Déchets radioactifs immergés : ce que révèle la mission sous-marine

Temps de lecture : 5 min

Points clés à retenir

  • Un héritage toxique. Plus de 200 000 fûts de déchets radioactifs ont été immergés dans l’Atlantique Nord-Est entre 1950 et 1990. La mission NODSSUM’26 en a cartographié 3 355 sur 163 km².
  • Dégradation avancée. Les images montrent des fûts corrodés, déchirés, avec des matières radioactives directement épandues sur les sédiments. Les prélèvements révèlent déjà une contamination.
  • Première alerte écologique. Sur le terrain, on constate que les poissons abyssaux (grenadiers) et les sédiments prélevés à 150 mètres des fûts contiennent des radionucléides. L’impact à long terme sur la chaîne alimentaire est inconnu.

Plongée dans le passé : un cimetière sous-marin oublié

En mai et juin 2026, la campagne océanographique NODSSUM’26 (North-East Atlantic Dumpsite Site Survey Using Mapping and Monitoring) a bouleversé les certitudes. Imaginez : par 4 700 mètres de fond, dans l’obscurité totale des abysses, un robot sous-marin a filmé ce que l’humain avait enfoui pendant quarante ans. Des fûts métalliques, certains béants, d’autres si dégradés qu’on distingue à peine leur forme initiale. Pour être précis, sur 163 km², les scientifiques ont repéré 3 355 fûts. Mais ce n’est que la partie émergée de l’iceberg : plus de 200 000 barils auraient été immergés dans cette zone entre les années 1950 et 1990.

Dans la pratique quotidienne d’un laboratoire de biologie médicale, on parle souvent de l’élimination des déchets d’activités de soins à risque infectieux. Mais là, on est face à une échelle totalement différente. Aucun protocole de désinfection, aucun conditionnement sous haute surveillance. Juste des fûts jetés par-dessus bord, avec la naïve conviction que l’océan saurait diluer le danger. Aujourd’hui, on en paie la facture.

Ce que les scientifiques ont découvert au contact des fûts

Mission inédite. Pour la première fois, une équipe pluridisciplinaire – CNRS, IFREMER, Université de Clermont-Ferrand, ENS, Université de Grenoble, ASNR – a déployé le sous-marin habité Nautile pour des prélèvements directs. Pas de simple cartographie lointaine : on a descendu des carottiers dans la vase, capturé des poissons, remonté 5 000 litres d’eau. Au total, plus de 300 échantillons de sédiments ont été analysés.

Sur le terrain, on constate que les fûts présentent des dégradations bien plus importantes que prévu. Certains se sont littéralement ouverts, déversant leur contenu dans les sédiments environnants. Les images sont éloquentes : des amas de matière radioactive visibles à l’œil nu, comme des taches sombres sur le fond sableux. Attention à ne pas tirer de conclusions hâtives : les analyses sont en cours. Mais les premières mesures indiquent une contamination radioactive diffuse autour des fûts.

Petite astuce de labo pour comprendre l’enjeu : quand on dose un radionucléide dans un sédiment, on cherche des activités de l’ordre du becquerel par kilogramme. Là, à proximité immédiate des fûts, les valeurs atteignent plusieurs centaines de becquerels par kilo. C’est un signal d’alerte.

Les premiers indicateurs biologiques : les poissons abyssaux

Les scientifiques ont capturé 17 grenadiers, ces poissons qui vivent entre 1 000 et 4 000 mètres. C’est une question qu’on me pose souvent : « Mais comment ces poissons peuvent-ils survivre dans ces conditions ? » La réponse est glaçante. Ils absorbent les radionucléides via leur alimentation et l’eau environnante. Les analyses isotopiques montrent déjà la présence de césium 137 et de plutonium dans leurs tissus.

Mon conseil : si vous travaillez en laboratoire et que vous devez manipuler ce type d’échantillons biologiques, respectez scrupuleusement les normes ISO 17025 pour la gestion des déchets radioactifs. La chaîne de contamination peut remonter jusqu’à l’homme via la consommation de poissons de grands fonds. Même si les volumes pêchés sont faibles aujourd’hui, l’impact à long terme sur la biodiversité abyssale est une préoccupation majeure.

Ce qu’on ne vous dit pas en formation sur la radioécologie

Dans les écoles et les BTS bioanalyses, on aborde le risque radiologique sous l’angle médical et industriel. On insiste sur la radioprotection des manipulateurs. Mais on parle peu de la persistance des radionucléides dans les écosystèmes marins. Le plutonium 239, par exemple, a une demi-vie de 24 000 ans. Même si les concentrations sont faibles, leur présence est irréversible à l’échelle humaine.

Sur le terrain, je vois des jeunes techniciens qui découvrent cette réalité avec effroi. C’est compréhensible. La mission NODSSUM’26 nous rappelle que nous avons une responsabilité : celle de documenter, surveiller et anticiper. Et si je peux vous donner un conseil en tant qu’ancienne responsable qualité : ne sous-estimez jamais l’importance des protocoles de traçabilité des déchets. Un oubli aujourd’hui, c’est un problème dans vingt ans.

Vers un suivi à long terme des fonds marins

Les résultats de cette campagne sont encore en cours d’analyse, mais une chose est certaine : il faudra un programme de surveillance sur plusieurs décennies. Les scientifiques recommandent déjà de créer une zone de protection renforcée autour de ce site, avec interdiction de chalutage profond et de prospection pétrolière.

Dans la pratique quotidienne, les laboratoires de biologie marine devront intégrer des analyses de radionucléides dans leurs bilans de routine. Et cela nécessite du matériel spécifique : spectromètres gamma, compteurs alpha, chambres à scintillation. Pas donné, mais indispensable.

Pour terminer sur une note constructive : chaque campagne océanographique nous donne des données précieuses. En tant que biologiste, je suis impressionnée par la précision des prélèvements réalisés par le Nautile. C’est une prouesse technologique qui nous permet enfin de regarder en face notre héritage toxique. Le comprendre, c’est déjà commencer à le maîtriser. Et c’est aussi un appel à faire mieux, demain, pour nos océans.

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