Biolave : comment la lave du Piton de la Fournaise booste la biodiversité marine

Temps de lecture : 4 min

Points clés à retenir

  • Écosystème unique : Les coulées de lave sous-marines créent un substrat vierge colonisé par des centaines d’espèces dont certaines encore inconnues.
  • Biodiversité record : Le programme Biolave a identifié plus de 1 300 espèces, avec 10% de nouvelles pour la faune et la flore de La Réunion.
  • Modèle pour la science : Ce site offre une fenêtre sur la résilience des récifs coralliens et les mécanismes de recolonisation en milieu extrême.

Une éruption qui change la donne

Nous sommes en juin 2026, et l’éruption du Piton de la Fournaise qui a duré cinquante jours entre février et avril dernier continue de faire parler d’elle. Ce n’est pas seulement un spectacle majestueux pour les touristes : c’est un véritable laboratoire à ciel ouvert pour les biologistes marins. La coulée de près de huit kilomètres qui a rejoint l’océan Indien a formé une plateforme de lave de plus de 7 hectares — un terrain vierge, chaud, chimiquement agressif, mais qui attire immédiatement la vie.

Dans la pratique quotidienne d’un laboratoire, on analyse des prélèvements, on suit des protocoles bien balisés. Ici, c’est tout le contraire : il faut aller plonger au pied du volcan pour récolter des données in situ, dans des conditions qui rappellent les débuts de la biologie marine. C’est un terrain imprévisible, où la température de l’eau peut grimper subitement à cause des résurgences de chaleur, où la visibilité est parfois quasi nulle à cause des particules en suspension. Et pourtant, comme me le disent souvent mes collègues biologistes de terrain : « C’est là que tout se joue. »

Biolave : un programme pionnier pour la science

Le programme Biolave (BIOlogie des coulées de LAVE sous-marines) a débuté en 2011, bien avant cette dernière éruption. Lancé par l’Arvam (Agence pour la recherche et la valorisation marine) et coordonné par des experts comme Jean-Pascal Quod et Thierry Mulochau, ce projet ambitieux vise à étudier la colonisation des coulées de lave sous-marines. Sur le terrain, on constate que les scientifiques ont dû relever un défi logistique colossal : organiser des campagnes de plongée à plusieurs dizaines de mètres de profondeur sur une côte extrêmement exposée à la houle.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes : lors de la première expédition de 2011, 272 heures d’observation sous l’eau en dix jours ont permis de recenser 1 013 espèces. Aujourd’hui, ce nombre dépasse les 1 300 espèces, dont une dizaine de nouvelles espèces encore jamais décrites au monde. Petit rappel : un seul récif corallien classique, bien établi, héberge en moyenne 400 à 500 espèces. Là, on est sur un substrat jeune, instable, considéré comme « pauvre » au départ… et pourtant la richesse est bien supérieure. C’est une question qu’on me pose souvent : « Comment la vie peut-elle s’installer aussi vite sur de la lave ? » La réponse est dans la chimie : la lave refroidit rapidement, mais elle libère des ions métalliques et des nutriments qui attirent les premiers colonisateurs – des algues, puis des coraux mous et des hydraires.

Ces découvertes inédites sont un véritable cadeau pour la communauté scientifique, comme le soulignent les biologistes interrogés. Et pour cause : 10% des espèces recensées sont nouvelles pour La Réunion, ce qui montre à quel point ce milieu reste méconnu.

Quand le laboratoire est un volcan sous-marin

Pour un biologiste, étudier une coulée de lave sous-marine, c’est un peu comme analyser un prélèvement après une incubation inattendue : on ne sait jamais exactement ce qu’on va trouver. Dans la pratique quotidienne de mon ancien laboratoire, on contrôlait la température, le pH, la pression. Sur le terrain, ces paramètres fluctuent sans prévenir : la lave à plus de 1 000°C au contact de l’eau provoque une acidification locale, une chute brutale d’oxygène, puis une remontée progressive. C’est un stress chimique intense, mais la vie s’adapte.

Mon conseil aux jeunes biologistes qui rêvent de travailler sur ces sujets : préparez-vous à l’imprévu. Les protocoles que vous apprenez en labo sont essentiels, mais sur le terrain, c’est l’observation rigoureuse et la capacité à improviser qui font la différence. Petite astuce de labo : prélevez toujours un échantillon d’eau de référence avant d’approcher une zone chaude – cela vous permettra de recalculer l’impact exact de la coulée sur la chimie de l’eau.

Évidemment, il ne faut pas occulter les difficultés : les conditions de plongée sont extrêmes, le budget des missions est toujours serré, et les résultats mettent des années à être publiés. Comme souvent dans la recherche, la transparence sur ces contraintes est nécessaire pour que les étudiants ne se fassent pas une idée trop romantique du métier. Mais la passion des scientifiques qui participent à Biolave est communicative. Ils parlent de « chance inouïe » et de « cadeau de la nature ».

Un modèle pour la résilience des récifs coralliens ?

Ce qui passionne encore plus les biologistes, c’est le potentiel de ce site comme modèle de résilience. Les récifs coralliens de la côte ouest de La Réunion sont en déclin à cause du réchauffement climatique et de la pollution. Les coulées de lave pourraient servir de « zone refuge » ou de « pépinière » pour des espèces fragiles, capables de recoloniser des zones dégradées.

C’est une question qui émerge : « La zone marine du Piton de la Fournaise pourrait-elle jouer un rôle important pour l’avenir des récifs coralliens de l’ouest de La Réunion ? » Les premières analyses montrent que certaines espèces de coraux durs commencent à s’installer sur les coulées âgées de quelques années. C’est un espoir, mais attention à ne pas généraliser : la dynamique de recolonisation dépend de nombreux facteurs, notamment la composition exacte de la lave et la proximité d’autres récifs sources.

Pour être précis, nous ne sommes qu’au début de la compréhension de ces écosystèmes. Chaque éruption apporte son lot de surprises. La dernière, avec ses 30 millions de mètres cubes de lave, a créé une plateforme de 7,3 hectares qui évolue jour après jour sous l’effet de l’érosion. Les scientifiques de Biolave y retourneront régulièrement pour suivre son évolution. Comme ils le disent : « On s’est aperçu qu’on connaissait mal le milieu marin de la Réunion, en dehors des récifs coralliens. Les coulées de lave ne sont pas étudiées couramment, nous sommes quasiment les seuls au monde à travailler sur ce sujet. »

Dans mon cas, j’ai toujours regretté de ne pas avoir eu la chance de participer à une telle mission lors de mon parcours en laboratoire. Mais je reste convaincue que ce type de recherche de terrain est indispensable à notre compréhension de la biodiversité, et qu’il nourrit la réflexion en offrant des données authentiques, là où les simulations en salle blanche montrent leurs limites. Alors, si vous avez l’occasion de suivre les prochaines publications de Biolave, n’hésitez pas : c’est une mine d’or pour quiconque s’intéresse à la vie dans les milieux extrêmes.

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