
Conciliation vie pro-vie perso : pourquoi les lycéennes fuient les sciences
Temps de lecture : 5 min
Points clés à retenir
- Perception précoce des sacrifices : Dès le collège, les filles intègrent l’idée que les métiers scientifiques sont difficiles à concilier avec une vie de famille.
- Effet des interventions : Une heure d’échange avec une professionnelle réduit d’un tiers l’écart filles-garçons en prépa scientifique.
- Modèles multiples : Au-delà d’icônes exceptionnelles, ce sont des portraits de scientifiques « ordinaires » qui inspirent le plus.
Les sciences, un eldorado… mais à quel prix ?
Sur le terrain, on constate que le constat est sans appel : si les filières scientifiques attirent les garçons comme un aimant, les filles hésitent, réfléchissent, puis souvent s’orientent ailleurs. Ce n’est pas une question de capacités – les résultats en maths et en physique le prouvent – mais bien une affaire de projection à long terme. Dans mon labo, je vois chaque jour des techniciennes brillantes qui auraient pu faire carrière en recherche fondamentale ou en ingénierie, mais qui ont préféré des parcours jugés « plus conciliants ». Cette introspection précoce m’a toujours frappée.
Une étude récente de l’Institut des politiques publiques, menée auprès de 20 000 lycéens, montre que la simple présence d’une scientifique dans une classe, pendant une heure, réduit d’un tiers l’écart entre les sexes dans l’accès aux classes préparatoires scientifiques. Pour être précis, cet effet est maximal chez les meilleures en mathématiques. Preuve que le problème n’est pas dans les compétences, mais dans les représentations.
Le poids des stéréotypes : une addition dès 12 ans
Ce qui m’a toujours troublée, en tant que biologiste, c’est la précocité de ces schémas. Dès la classe de 6e, une majorité de collégiennes intègre l’idée que les métiers scientifiques – surtout ceux qui impliquent des horaires décalés, de la mobilité ou un fort investissement – sont incompatibles avec une vie familiale épanouie. Les garçons, eux, n’ont pas ce filtre. Ils voient l’aventure, le salaire, la reconnaissance. Les filles voient le coût d’opportunité sur leur future vie personnelle.
Dans la pratique quotidienne de l’orientation, je constate que les enseignants et les conseillers – malgré toute leur bonne volonté – n’ont pas toujours les outils pour déconstruire ces croyances. C’est une question qu’on me pose souvent en formation : « Comment convaincre une élève qu’elle peut être astrophysicienne ET avoir des enfants ? »
Modèles féminins : l’icône ne suffit pas
On a longtemps pensé qu’il suffisait de montrer des success stories de femmes Nobel ou de dirigeantes pour attirer les filles vers les sciences. Mon conseil : laissez tomber (un peu). Les jeunes ont besoin de modèles ordinaires, des techniciennes de labo, des chercheuses en biologie moléculaire qui mènent une vie de famille normale – des femmes capables de dire : « Oui, je gère une paillasse, des pipelines de projets, ET une vie perso équilibrée ».
Petite astuce de labo : quand j’interviens dans les lycées, je ne parle pas de ma thèse. Je raconte comment j’organise ma journée, les difficultés de planning quand un enfant est malade, et les astuces pour rentabiliser la garde périscolaire. Les retours sont bien plus forts.
Des solutions qui marchent : trois leviers clés
- Formation aux biais des enseignants : Certains professeurs – sans le vouloir – orientent encore les filles vers des carrières plus « douces ». Une prise de conscience collective est indispensable.
- Interventions de professionnelles dans les classes : Le levier le plus efficace à ce jour. Une heure de témoignage, bien préparé, suffit à modifier les intentions d’orientation.
- Réformes structurelles : Des sénateurs proposent de conditionner les aides publiques à la recherche à la présence de femmes dans les projets, ou encore de revoir les congés parentaux pour les chercheurs. Des pistes intéressantes – mais qui prendront du temps.
La triple journée des reprises d’études : un risque pour la santé
Je tiens à aborder un angle moins connu : celui des femmes qui, plus tard, entreprennent une reprise d’études scientifiques. Une enquête récente pointe le phénomène de la « triple journée » – professionnelle, familiale, étudiante – qui expose à un épuisement physique et mental. Certaines y trouvent une émancipation, mais la majorité le vit comme une charge insoutenable. Dans mon expérience de formatrice pour BTS, j’ai vu d’excellentes techniciennes abandonner à cause d’un conjoint qui ne partageait pas les tâches. Attention à ne pas idéaliser la solution de la formation continue sans aborder la question du partage domestique.
Des chiffres qui parlent : en Terminale science de l’ingénieur, à peine 15 % de filles
Pour donner une idée de l’ampleur du phénomène : en 2026, dans la spécialité « sciences de l’ingénieur », les filles représentent 15 % des effectifs. En « informatique et sciences du numérique », elles sont 29 %. Les filières les plus féminisées restent celles de la santé et du social (87 % de filles) et… notre domaine, les sciences et technologies de laboratoire (près de 60 % de filles). Une bonne nouvelle pour nous, mais qui montre à quel point les stéréotypes persistent : elles se dirigent massivement vers des métiers de soin ou de laboratoire – perçus comme plus compatibles avec la vie de famille.
Pourquoi la science a besoin des femmes
Au-delà de l’équité, il y a un enjeu de pertinence scientifique. Une équipe de recherche mixte produit des résultats plus robustes, mieux contextualisés. Et dans des domaines comme la médecine personnalisée ou la pharmacologie, ignorer 50 % de la population – et de ses singularités biologiques – c’est se tirer une balle dans le pied. Sur le terrain, mes équipes de laboratoire ont toujours gagné en performance quand elles étaient mixtes : les approches différentes, les sensibilités variées, tout cela enrichit la résolution des problèmes.
En pratique : un labo qui lutte contre le déterminisme
Dans mon laboratoire, nous avons mis en place un programme de mentorat bidirectionnel : des lycéennes passent une journée avec une technicienne ou une ingénieure. Ce n’est pas simplement de l’information ; c’est de l’immersion grandeur nature. Elles voient qu’on peut monter des projets complexes, gérer des priorités, et pourtant partir à l’heure pour chercher les enfants à l’école.
Mon conseil si vous êtes responsable de laboratoire ou d’équipe : proposez des stages « réels » aux collégiennes et lycéennes. Invitez-les à manipuler, à partager un café, à poser des questions sans filtre. C’est mille fois plus efficace qu’un discours.
Un métier d’avenir, des conditions à améliorer
Je ne vais pas faire de la langue de bois : les métiers scientifiques, y compris en laboratoire, peuvent être exigeants. Horaires irréguliers, astreintes le week-end, pression de la publication ou du rendu d’analyses. Mais ces inconvénients ne sont pas une fatalité. Les normes ISO 17025 ou 9001 obligent à une organisation rigoureuse du travail – ce qui, bien utilisée, permet de mieux planifier les tâches et d’éviter les burn-out.
Il y a une vraie responsabilité des managers : montrer que la science n’est pas qu’un monde de compétition, mais aussi de solidarité et de flexibilité. Sur le terrain, on peut adapter les plannings, le télétravail pour les tâches de rédaction, les gardes partagées. Faire de la place aux femmes dans les sciences, c’est aussi faire sauter des barrières organisationnelles qui les pénalisent.
Enseignantes, parents, responsables : le changement commence dans le regard
Pour finir, laissez-moi vous partager une conviction forgée par 15 ans de paillasse et de formations. Le plus dur n’est pas de former une technicienne compétente, c’est de lui faire croire qu’elle a sa place. Et ça, ça se joue bien avant les études supérieures.
Alors, à tous ceux qui lisent cet article : parlez des sciences à vos filles, à vos élèves, à vos stagiaires. Pas pour en faire des génies, mais pour leur montrer que les sciences sont aussi un métier de femmes. Un métier passionnant, exigeant, mais conciliable – à condition que la société aussi fasse sa part.
Dr. Sophie Bernard

Pharmacienne biologiste & Rédactrice scientifique
Pharmacienne biologiste diplômée depuis 15 ans, j’ai exercé en laboratoire d’analyses médicales privé avant de me tourner vers la rédaction scientifique et la formation professionnelle. Spécialisée dans la vulgarisation des pratiques de laboratoire, j’accompagne aujourd’hui les professionnels de santé et les étudiants à travers des contenus clairs et documentés.
Expertises : Biologie médicale • Biotechnologies • Matériel de laboratoire • Réglementation ISO • Formation continue


