Pollution chimique du corps humain : un réseau européen de laboratoires cartographie notre exposome

Temps de lecture : 8 min

Points clés de l’article

  • Cartographie sans précédent : le projet iChemAtlas, piloté par France Exposome, réunit 20 laboratoires internationaux pour produire la première cartographie de l’exposome chimique interne humain.
  • Réseau de laboratoires performants : l’harmonisation des méthodes analytiques et le contrôle qualité sont au cœur du dispositif, s’appuyant sur l’expertise de structures comme le LABERCA.
  • Impact pour la santé publique : mieux connaître les substances qui imprègnent notre corps permettra d’orienter les politiques de prévention et de réduire l’exposition aux polluants.

Sur le terrain, cette question revient sans cesse dans les laboratoires

Dans mon parcours de pharmacienne biologiste, j’ai souvent entendu des techniciens se demander : « Mais au fait, ces substances qu’on dose dans les urines ou le sang, d’où viennent-elles exactement ? » Aujourd’hui, une initiative européenne inédite vient apporter une réponse concrète. Un réseau de laboratoires coordonné par France Exposome se lance dans la cartographie systématique de la pollution chimique qui s’accumule dans notre organisme. Ce programme, baptisé iChemAtlas (Human Internal Chemical Exposome Atlas), réunit une vingtaine de partenaires internationaux avec une ambition claire : produire un atlas complet de notre exposome chimique interne.

Qu’est-ce que l’exposome chimique interne ? Une notion qui prend tout son sens en laboratoire

Pour être précis, l’exposome représente l’ensemble des expositions auxquelles un individu est soumis tout au long de sa vie, depuis la conception jusqu’à la mort. Le concept inclut les substances chimiques présentes dans l’air, l’eau, les aliments, mais aussi les polluants issus de notre environnement professionnel ou domestique. La partie « interne » correspond à ce qui a effectivement pénétré dans le corps et se retrouve dosable dans les tissus et fluides biologiques. C’est là que le travail de laboratoire devient crucial.

Dans la pratique quotidienne d’un biologiste, nous mesurons déjà certains polluants comme les métaux lourds (plomb, mercure, cadmium) ou les perturbateurs endocriniens (bisphénols, phtalates). Mais l’approche d’iChemAtlas est bien plus large : il s’agit de détecter un spectre très étendu de petites molécules chimiques, parfois à l’état de traces, grâce à des techniques de pointe comme la métabolomique et la lipidomique. Mon conseil : si vous travaillez dans un labo d’analyses, commencez à vous familiariser avec ces technologies, elles seront incontournables dans les années à venir.

Un réseau de laboratoires d’excellence pour une harmonisation sans faille

Pour mener à bien ce projet, il ne suffit pas d’avoir des équipements de pointe. Encore faut-il que les méthodes d’analyse soient standardisées entre les différents sites participants. C’est là que l’expertise du LABERCA (Laboratoire d’Étude des Résidus et Contaminants dans les Aliments) entre en jeu. Ce laboratoire, basé à l’École vétérinaire de Nantes, coordonne un réseau de surveillance des polluants organiques persistants et des substances interdites dans l’alimentation. Il applique désormais son savoir-faire au biomonitoring humain.

Dans mon expérience d’auditrice qualité, je peux vous dire que l’harmonisation inter-laboratoires est un véritable défi. Chaque équipe a ses habitudes, ses petits « trucs » de protocole. Attention à ne pas sous-estimer le travail de contrôle qualité nécessaire pour garantir que les résultats soient comparables d’un pays à l’autre. iChemAtlas met justement en place des procédures qualité strictes, s’appuyant sur les normes ISO, pour assurer la fiabilité des données.

Des échantillons biologiques variés pour cartographier la pollution intérieure

Pour obtenir une image complète de ce qui circule dans notre corps, les chercheurs analysent plusieurs matrices biologiques : le sang, les urines, les cheveux, mais aussi des tissus adipeux ou des dents de lait. Chaque échantillon apporte une information spécifique. Par exemple, les cheveux permettent de retracer une exposition chronique sur plusieurs mois, tandis que le sang reflète une exposition plus récente.

C’est une approche que j’avais déjà vue dans le cadre du programme HBM4EU (Human Biomonitoring for Europe), qui s’est achevé en 2022. Ce programme avait posé les bases en harmonisant les enquêtes et en formant un réseau de laboratoires. Aujourd’hui, iChemAtlas va beaucoup plus loin en proposant de cartographier l’ensemble de l’exposome, pas seulement une liste prédéfinie de substances. Petite astuce de labo : si vous devez analyser des échantillons dans le cadre de ce type de projet, soignez particulièrement la traçabilité et les conditions de conservation. Un échantillon mal stocké fausse tous les résultats.

Pourquoi cette cartographie est cruciale pour notre santé ?

Sur le terrain, on constate que les maladies chroniques (cancers, troubles neurologiques, obésité, infertilité) sont en augmentation dans les pays industrialisés. Les scientifiques suspectent fortement un lien avec l’exposition à des mélanges complexes de polluants, à des niveaux parfois très faibles mais sur des durées très longues. En connaissant précisément ce qui imprègne notre corps, il devient possible de mieux comprendre ces mécanismes.

Une question qu’on me pose souvent : « Est-ce que ces données seront utilisées pour le diagnostic individuel ? » Pas directement. L’objectif est avant tout un outil de santé publique. Les résultats permettront d’orienter les décisions réglementaires, par exemple pour interdire ou limiter certaines substances dans les produits de consommation. C’est une démarche similaire à ce qui se fait déjà pour la qualité de l’air ou de l’eau.

Les défis analytiques et humains à relever

Ne nous voilons pas la face : analyser des centaines de molécules différentes à l’état de traces dans des matrices complexes pose des difficultés techniques énormes. Les techniques de métabolomique et de lipidomique (comme la plateforme MELISA du LABERCA) demandent des compétences pointues en chimie analytique et en bioinformatique. Dans la pratique, cela signifie qu’il faut former des techniciens capables de maîtriser à la fois la chromatographie, la spectrométrie de masse et l’analyse de données massives. Je constate que les formations initiales ne préparent pas toujours assez à ces compétences transversales. Mon conseil : si vous êtes en BTS bioanalyses ou en licence professionnelle, n’hésitez pas à vous former en ligne à la spectrométrie de masse et au traitement statistique des données. Ce sont des atouts majeurs pour le futur.

Les résultats attendus : une première cartographie pour 2028

Le projet iChemAtlas va se dérouler sur plusieurs années. Une première version de la cartographie est attendue pour 2028. Elle couvrira une large gamme de substances chimiques : polluants organiques persistants, pesticides, métaux toxiques, phtalates, bisphénols, retardateurs de flamme, solvants, etc. Elle inclura également des biomarqueurs d’effet, c’est-à-dire des marqueurs montrant comment l’organisme réagit à cette exposition. Cela permettra de mieux comprendre les mécanismes d’action toxiques.

Dans mon activité de formatrice occasionnelle pour les BTS bioanalyses, j’insiste toujours sur l’importance de ces données pour les futurs techniciens. Savoir qu’un dosage de phtalates dans les urines n’est pas un acte anodin, mais qu’il s’inscrit dans une politique de santé publique globale, donne du sens à leur travail quotidien.

Vers une surveillance systématique de l’exposition chimique ?

À terme, l’objectif est de mettre en place un réseau permanent de biosurveillance de la population européenne. Les laboratoires des différents États membres devront être en mesure de pratiquer ces analyses complexe de manière routinière. Cela implique des investissements en équipements (spectromètres de masse haute résolution), en formation et en accréditation. C’est une évolution majeure de notre métier, qui touche autant à la chimie qu’à la biologie.

Une question qu’on me pose souvent : « Est-ce que mon labo peut participer ? » Oui, si vous êtes un laboratoire de biologie médicale ou d’analyse environnementale, vous pouvez vous rapprocher de France Exposome ou de l’Agence européenne pour l’environnement. Des appels à candidatures sont régulièrement ouverts pour intégrer ce réseau. C’est une chance de contribuer à un projet qui dépasse largement les frontières de notre discipline.

Conclusion : un projet qui donne tout son sens à notre travail de biologiste

Pour bien faire comprendre l’importance de cette cartographie, je compare souvent l’exposome à une « photo instantanée » de notre pollution intérieure. Sans elle, nous restons aveugles sur ce qui se passe dans notre organisme. Grâce à iChemAtlas, nous allons enfin disposer d’un atlas précis et partagé des substances chimiques qui nous imprègnent. Ce n’est pas seulement une avancée scientifique, c’est un outil concret pour protéger la santé de tous. Sur le terrain, dans les laboratoires, c’est exactement ce qui donne du sens à notre travail quotidien.

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